Bien préparer sa reconversion des sportifs de haut niveau

Reconversion des sportifs de haut niveau: pourquoi est-elle si mal vécue ?

Article invitĂ© rĂ©digĂ© par MĂ©lanie Revellat, fondatrice d’AthlĂštes Reconversion et coach spĂ©cialisĂ©e dans la reconversion des sportifs de haut niveau.

Ndlr: l’expression “le sportif” dĂ©signe ici tout athlĂšte, indiffĂ©remment de son genre.

S’il y a bien un point commun Ă  tous les sportifs de haut niveau, c’est que leur carriĂšre s’arrĂȘtera un jour. Trop souvent, cette Ă©tape de transition des terrains vers le monde de l’entreprise est mal vĂ©cue. Pourquoi ? Principalement car les athlĂštes et leur entourage mĂ©connaissent ou sous-estiment tout ce qui se joue lors de la reconversion des sportifs de haut niveau. 

Anticiper sa transition de carriĂšre, c’est d’abord connaĂźtre les obstacles auxquels le sportif peut faire face. Non pas pour prendre peur, mais bien pour prĂ©parer le plan de jeu. Un peu comme quand on analyse ses adversaires. Car l’enjeu, au final, c’est bien de rĂ©ussir et de gagner le match de sa carriĂšre – qu’elle qu’en soit la phase: pendant et aprĂšs le sport.

Tu es un(e) athlĂšte et tu souhaites prĂ©parer au mieux ta transition de carriĂšre ? Ou un(e) proche de sportif(ve) de haut niveau et tu cherches Ă  l’accompagner au mieux dans cette Ă©tape ? Tu trouveras dans cet article les implications de la fin de carriĂšre d’un sportif Ă  plusieurs niveaux (contextuel, psychologique, physiologique) poour anticiper et aborder au mieux ce moment capital.

Table des matiĂšres masquer

Chiffres et enjeux de la reconversion des sportifs de haut niveau

La carriĂšre d’un sportif de haut niveau n’est pas Ă©ternelle. Elle est fortement corrĂ©lĂ©e aux aptitudes physiques et athlĂ©tiques, qui dĂ©clinent avec le
vieillissement. MĂȘme si, quand on sait que les athlĂštes prennent leur retraite autour de 34 ans en moyenne, cela peut paraĂźtre relativement jeune. Cela reste bien une moyenne. Dans certains sports le pic de performance et l’arrĂȘt de la carriĂšre sportive sont bien plus tĂŽt, dans d’autres ils se font plus tardivement.

Vieux-jeunes pour les uns, jeune-vieux pour les autres
 Toujours est-il qu’à 34 ans et selon les derniĂšres rĂ©formes autour de la retraite, il reste encore une belle trentaine d’annĂ©es de travail pour ces compĂ©titeurs. Tous les sportifs de haut niveau vont donc ĂȘtre amenĂ©s, tĂŽt ou tard, Ă  mettre un terme Ă  leur carriĂšre sportive et se reconvertir. 

Chaque annĂ©e, parmi les 15 000 sportifs inscrits sur liste ministĂ©rielle, environ 4000 raccrochent le maillot. Il est estimĂ© que 40% de ces jeunes retraitĂ©s n’ont pas le baccalaurĂ©at. Et prĂšs de la moitiĂ© devra faire face Ă  des troubles de santĂ© mentale (troubles du comportement alimentaire, anxiĂ©tĂ©, dĂ©pression
). 

Pourquoi la fin de la carriĂšre sportive est-elle si mal vĂ©cue ? Probablement car les athlĂštes y sont peu prĂ©parĂ©s et mal accompagnĂ©s. Car le personnel encadrant des clubs, fĂ©dĂ©rations, etc. ne le sont pas plus, ou que ce n’est pas leur mandat. Non pas par nĂ©gligence ou dĂ©sintĂ©rĂȘt. PlutĂŽt par manque de volume et de moyens.

Je vais tĂącher dans cet article de dĂ©tailler ce qu’il se joue lors de la reconversion d’un sportif de haut niveau. Le but ici est d’éveiller les consciences des athlĂštes sur cette Ă©tape cruciale et inĂ©vitable de leur carriĂšre sportive, afin qu’ils sachent Ă  quoi s’attendre. Et surtout qu’ils puissent mieux prĂ©parer et vivre leur transition professionnelle.

Le sport de haut niveau, un métier à part entiÚre


En repoussant chaque fois un peu plus les limites du corps humain et en Ă©tablissant de nouveaux records, la barre de la performance sportive se situe toujours plus haut. Afin d’exceller, les sportifs doivent s’entraĂźner toujours plus pour atteindre le haut niveau et y rester.

On compte en moyenne 25 heures d’entraĂźnement par semaine, 200 jours de dĂ©placements chaque annĂ©e pour les diverses compĂ©titions et stages. Les plus jeunes commencent dĂšs l’ñge de 12 ans. Lors d’une annĂ©e olympique, ils consacrent en moyenne 6 heures par jour Ă  leur pratique, 5 voire 6 jours sur 7. Sans parler du temps de rĂ©cupĂ©ration et autres rendez-vous: kinĂ©sithĂ©rapie, prĂ©paration mentale, etc., et la recherche de sponsors pour se financer


Naturellement, les sportifs arrivent donc sur le marchĂ© du travail face Ă  des trentenaires ayant dĂ©jĂ  une dizaine d’annĂ©es d’expĂ©rience. Tant du cĂŽtĂ© des athlĂštes que de celui des employeurs, chaque camp a du mal Ă  voir ce que les premiers peuvent apporter aux seconds.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la transition d’une carriĂšre sportive vers un mĂ©tier plus “standard”, gĂ©nĂ©ralement moins immĂ©diate et fluide qu’une reconversion classique.

Les limites des méthodes de reconversion classiques pour les sportifs de haut niveau

Quand le Bilan de Compétences classique est réducteur

Pour ces profils particuliers que sont les sportifs de haut niveau, les bilans de compĂ©tences traditionnels n’aident malheureusement pas toujours. A juste titre, puisqu’ils sont pensĂ©s pour des personnes souhaitant se reconvertir d’un “mĂ©tier conventionnel” vers un autre.

En appliquant cette mĂ©thodologie sans prendre en compte les spĂ©cificitĂ©s de la carriĂšre d’un athlĂšte, on peut vite tomber sur des rĂ©sultats qui ne conviennent pas aux principaux concernĂ©s. Avec parfois pour conclusion des options restreintes (si ce n’est, des stĂ©rĂ©otypes fĂącheux).

“Parce que j’ai Ă©tĂ© sportif, mon avenir professionnel se joue entre: entraĂźneur, chef de rayon chez Decathlon ou pompier”.

Soyons clairs, ces trois professions sont trĂšs bien (et je salue tous ceux qui les exercent). Mais il en existe aussi beaucoup d’autres ! Alors la question est la suivante: est-ce qu’elles intĂ©ressent le sportif concernĂ© et constituent un projet professionnel valide pour lui ? 

Dépasser les stéréotypes et conclusions hùtives

L’enjeu de la reconversion des sportifs de haut niveau est donc bien pour l’athlĂšte de faire un pont entre une expĂ©rience de vie avec un parcours unique, et un monde de l’entreprise plutĂŽt normĂ© (surtout en France). L’objectif Ă©tant de trouver rĂ©ponse Ă  la question cruciale, de l’autre cĂŽtĂ© du rivage: “de quel mĂ©tier j’ai envie ?”. 

Si je poursuis la mĂ©taphore du pont, en contrebas se trouve le fleuve Ă  traverser. Ce sont tous les rapides et remous auxquels le sportif va devoir faire face lors de sa transition vers le monde de l’entreprise. Ces difficultĂ©s risquent de le dĂ©sĂ©quilibrer et de le faire sombrer. C’est le manque de connaissance de ce tumulte qui mĂšne l’athlĂšte Ă  mal vivre sa fin de carriĂšre. 

Le surnom “petite-mort” donnĂ© Ă  ce moment de vie est quand mĂȘme rĂ©vĂ©lateur
  À titre personnel, je souhaite que l’on cesse de l’utiliser. Pour cela, il faut que l’on change l’expĂ©rience autour de la fin de carriĂšre. La mort, dans notre culture occidentale, marque une fin sans “aprĂšs”. C’est quand mĂȘme ahurissant de faire croire Ă  des personnes dans la trentaine que leur vie va s’arrĂȘter avec leur sport !

Il y a Ă©videmment une suite, un nouveau chapitre Ă  Ă©crire, qui sera diffĂ©rent mais pas nĂ©cessairement moins beau. Je prĂ©fĂšre parler de transition professionnelle, de reconversion. C’est pour cela que j’ai créé Reconversion Gagnante, un accompagnement adaptĂ© spĂ©cifiquement pour les athlĂštes en reconversion.

Sans plus attendre, intĂ©ressons-nous Ă  ces Ă©vĂ©nements, ces remous, auxquels le sportif pourra ĂȘtre exposĂ© Ă  la fin de sa carriĂšre. Il y a autant de cas de figure que d’athlĂštes, car de multiples paramĂštres entrent en jeu. J’en cite quelques-uns majeurs ci-aprĂšs – sans prĂ©tention d’exhaustivitĂ©, car chaque cas est unique.

Circonstance et contexte de l’arrĂȘt du sport : la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg

De nombreux facteurs constituent la partie émergée, visible de la fin de carriÚre sportive. Ce sont les plus simples à observer, les plus tangibles.

L’influence d’un arrĂȘt choisi ou subi dans la reconversion des sportifs de haut niveau

PremiĂšrement, tout dĂ©pend du motif de la fin de carriĂšre sportive. Cet arrĂȘt est-il choisi (c’est l’athlĂšte lui-mĂȘme qui dĂ©cide Ă  quel moment il arrĂȘte) ? Ou subi (pour cause de blessure, dĂ©-sĂ©lection, fin de contrat, contraintes personnelles
 ) ?

Quand bien mĂȘme l’arrĂȘt semble choisi, cela peut ĂȘtre pour diverses raisons. 

Le sportif souhaite-il terminer sa carriĂšre sur une victoire ? Sur une belle Ă©chĂ©ance ? 

Le sportif en a-t-il assez des contraintes du haut niveau ? On voit fleurir les témoignages de surentraßnement, de burnout dans le sport, comme dans le documentaire Strong notamment


Lorsque l ’athlĂšte choisit de se retirer en raison de la baisse de ses rĂ©sultats, est-ce alors rĂ©ellement un choix ou une stratĂ©gie d’évitement face Ă  son dĂ©clin ?

Et le sportif qui dĂ©cide de continuer son sport pour les “mauvaises raisons” ? Non pas parce qu’il a encore en lui la flamme, mais parce qu’il n’a aucune idĂ©e de quoi faire ensuite et a peur de s’y confronter.

La frontiĂšre entre l’arrĂȘt de carriĂšre volontaire et involontaire n’est pas toujours aussi claire qu’elle y paraĂźt. Et cela participe grandement Ă  la perte de repĂšres pour la suite.

La perception des résultats obtenus durant la carriÚre sportive

Quel que soit le motif de l’arrĂȘt, est-ce que l’athlĂšte est satisfait des rĂ©sultats qu’il a obtenus durant sa carriĂšre ? 

Sans surprise, si la performance n’est pas Ă  la hauteur des espĂ©rances, il peut y avoir un goĂ»t amer, d’inachevĂ©. Voire mĂȘme Ă©ventuellement un sentiment d’échec. 

Si le sportif a Ă©tĂ© titrĂ© durant sa carriĂšre, peut se poser la question de la mĂ©daille supplĂ©mentaire. “Et si j’avais continuĂ© jusqu’à la prochaine Ă©chĂ©ance, est-ce que j’aurais eu mes chances ? ”, “est-ce que j’en tente une de plus ?”.

Autant de questions qui peuvent jouer dans la dĂ©cision de se reconvertir ou non, et impacter les Ă©motions vĂ©cues au moment d’arrĂȘter son sport.

Le niveau et l’intĂ©rĂȘt pour les Ă©tudes

Le domaine et le niveau d’études entre Ă©videmment en jeu lors de l’insertion professionnelle. Il va conditionner l’accĂšs Ă  certains mĂ©tiers. 

Loin de moi l’idĂ©e de dire Ă  tous les athlĂštes de mener des Ă©tudes supĂ©rieures pour s’ouvrir plus de portes. Ce n’est pas accessible, souhaitable, ou encore compatible avec la carriĂšre sportive pour certains. D’autres sportifs rĂ©ussiront Ă  concilier activitĂ© sportive et Ă©tudes supĂ©rieures avec brio. 

Je recommande nĂ©anmoins aux sportifs, si possible, d’obtenir un certificat ou un diplĂŽme, de prĂ©fĂ©rence dans un domaine qui les intĂ©resse. Car on voit bien que la carriĂšre d’un athlĂšte peut s’arrĂȘter tĂŽt et de maniĂšre brutale (subie), et cela facilitera la reconversion dans la majoritĂ© des cas.

MalgrĂ© tout, soyons honnĂȘtes. TrĂšs peu de jeunes Ă  18 ans ont une connaissance suffisante d’eux-mĂȘmes et une visibilitĂ© sur le monde du travail leur permettant de faire des choix complĂštement alignĂ©s et rationnels. Et c’est normal car c’est un Ăąge oĂč l’on dĂ©couvre et l’on se construit. C’est pourquoi nombre d’entre eux choisissent leurs Ă©tudes “par dĂ©faut” au moment de leur orientation. Parce que l’emploi du temps leur permet d’exercer leur sport, qui est leur prioritĂ© Ă  ce moment de leur vie.

Mais mĂȘme en ayant eu un certificat ou un diplĂŽme, quel que soit le domaine ou le niveau de qualification, il est probable que la thĂ©matique ne lui convienne plus une dizaine, quinzaine d’annĂ©es plus tard. Et cela mĂȘme si le choix des Ă©tudes portait Ă  l’époque sur un sujet qui l’intĂ©ressait sincĂšrement.

C’est pourquoi il est frĂ©quent que des sportifs qui arrĂȘtent leur carriĂšre et se lancent dans un mĂ©tier en relation avec leur cursus, ne s’épanouissent finalement pas. Ils chercheront alors Ă  se rĂ©orienter peu de temps aprĂšs. 

Je souhaite rassurer sur le fait qu’il est possible de reprendre des Ă©tudes ou des formations par la suite, si l’athlĂšte souhaite se rĂ©orienter – ceci est aussi valable pour les non-athlĂštes.

Le cas d’un double-projet sport et emploi

Quid des sportifs ayant un double projet, ceux qui travaillent en parallĂšle de leur pratique (ndlr: le terme s’applique aussi au double-projet sport et Ă©tudes) ? 

Pour eux la transition va ĂȘtre plus simple, car ils ont dĂ©jĂ  l’expĂ©rience et les codes de l’entreprise et un syndrome de l’imposteur moindre.

Ceux qui aiment leur emploi et se sentent bien dans leur entreprise vont pouvoir y rester, et c’est gĂ©nial tant que ça leur convient. 

Il arrive aussi que le changement de rythme modifie le rapport que le sportif avait avec son entreprise, son mĂ©tier. Plus d’heures au travail, moins Ă  l’entraĂźnement. Les objectifs sportifs disparus, l’adrĂ©naline des compĂ©titions
 C’est finalement un nouvel Ă©quilibre qu’il s’agira de trouver, dans le mĂȘme domaine professionnel ou dans un autre.

Les ressources financiÚres : préjugés et impact sur la reconversion des sportifs

Les ressources dont dispose l’athlĂšte au moment de sa fin de carriĂšre influent sur la maniĂšre dont il la gĂšre. Ce sont aussi des Ă©lĂ©ments qui peuvent soutenir le sportif dans cette transition de vie.

Les ressources financiĂšres d’abord. Est-ce que l’athlĂšte dispose d’une Ă©pargne de sĂ©curitĂ©, voire de confort ? Ces Ă©conomies peuvent ĂȘtre un moyen de se laisser le temps de la rĂ©flexion, de se former, de trouver un emploi ou de monter son activitĂ©, le temps de rebondir. 

Or, quand on sait qu’en 2016, un rapport rĂ©vĂ©lait avant les Jeux de Rio que prĂšs de 40% des athlĂštes vivaient sous le seuil de pauvretĂ©, on s’aperçoit que c’est la double peine. En plus d’un retard d’expĂ©rience professionnelle Ă  Ăąge Ă©gal avec un non-sportif, certains athlĂštes cumulent aussi un retard en termes de constitution d’une Ă©pargne ou d’un patrimoine quand ils cessent leur carriĂšre. Depuis, l’Agence Nationale du Sport, avec d’autres acteurs, a fait un travail considĂ©rable pour soutenir les sportifs, et ce chiffre est descendu Ă  10%. 

On peut penser – Ă  tort, que les athlĂštes qui ont trĂšs bien gagnĂ© leur vie n’ont pas Ă  se soucier de l’aprĂšs. DĂ©jĂ , il s’agit d’une poignĂ©e d’entre eux dans les sports les plus mĂ©diatisĂ©s. 

Ensuite, mĂȘme si l’athlĂšte n’a pas besoin de travailler pour gagner sa vie aprĂšs sa carriĂšre sportive (car il a suffisamment d’épargne, il a fait des investissements
), tout ĂȘtre humain a besoin de faire des choses qui ont du sens afin de s’épanouir. Ceux qui se retrouvent du jour au lendemain Ă  ne rien avoir Ă  faire, car ils n’ont pas besoin de travailler et n’ont pas prĂ©parĂ© l’aprĂšs, peuvent traverser une pĂ©riode de grande dĂ©tresse.

L’importance du rĂ©seau et de l’entourage pour les sportifs de haut niveau

Le sportif a l’opportunitĂ© de rencontrer au cours de sa carriĂšre de nombreux professionnels de divers domaines et professions: staff, institutionnels, sponsors, etc. C’est un rĂ©seau sur lequel il va pouvoir s’appuyer lors de sa transition. Notamment pour dĂ©couvrir ou approfondir de nouvelles disciplines, jusqu’à dĂ©crocher un emploi, ou trouver un associĂ© pour crĂ©er une entreprise. Étendre et cultiver ce rĂ©seau durant la carriĂšre sportive peut largement aider au moment de la transition professionnelle. 

Enfin, et pas des moindres, l’entourage familial et proche joue un rĂŽle important pour soutenir et accompagner l’athlĂšte dans cette Ă©tape de vie. 

Tous ces facteurs vont avoir une grande influence sur l’athlĂšte et sa gestion de la transition du sport au monde de l’entreprise. En les connaissant, le sportif peut, dans une certaine mesure, crĂ©er les conditions les plus favorables possibles pour sa reconversion.

L’aspect psychologique et identitaire de l’arrĂȘt du sport: la partie immergĂ©e de l’iceberg

Si chaque sportif vit sa transition diffĂ©remment, on retrouve des points communs. Ce sont les rapides et remous du fleuve dont je parlais tout Ă  l’heure, dans la mĂ©taphore du pont. C’est intĂ©ressant de s’y attarder, pas pour faire peur mais bien pour savoir y naviguer. 

Tous sans exception vont connaĂźtre ce que l’on appelle une pĂ©riode de deuil en gestion du changement (cf. courbe du changement d’Elisabeth KĂŒbler-Ross). C’est une phase de “descente” durant laquelle il va traverser divers Ă©tats: dĂ©ni, colĂšre, tristesse voire dĂ©pression. 

Heureusement, cette pĂ©riode fait place Ă  la remontĂ©e, oĂč le sportif accepte sa nouvelle rĂ©alitĂ©, va chercher du sens, puis se remettre en mouvement. 

Cette phase de deuil est inhĂ©rente Ă  tout changement qui comporte une perte. Et l’arrĂȘt du sport de haut niveau comprend des pertes Ă  bien des Ă©gards.

La perte d’identitĂ© des athlĂštes de haut niveau

On appelle “identitĂ© d’athlĂšte” le degrĂ© d’identification du sportif Ă  son rĂŽle d’athlĂšte. Si l’individu se dĂ©finit uniquement par cette casquette-lĂ , le jour oĂč il arrĂȘte son sport, la chute risque d’ĂȘtre violente. 

Il est important de rappeler qu’un ĂȘtre humain n’est pas dĂ©fini par ce qu’il fait (son sport, son mĂ©tier
), mais bien par qui il est. Quand on se prĂ©sente en Ă©nonçant son mĂ©tier, on rĂ©pond Ă  la question “qu’est-ce que tu fais dans la vie?”, pas “qui es-tu?”. Se dĂ©finir comme “ancien sportif” convient un temps, mais ne fera qu’accentuer cette perte au lieu de penser Ă  l’avenir.

J’invite les athlĂštes Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  comment ils se dĂ©finissent autrement que par leur sport. Et Ă  cultiver d’autres centres d’intĂ©rĂȘt afin de dĂ©couvrir d’autres facettes d’eux-mĂȘmes. 

Cette perte d’identitĂ© va de pair avec la perte du statut. Quand on est athlĂšte, pour peu qu’on soit un peu mĂ©diatisĂ© et connu, on est admirĂ©. Ce sentiment de “briller” peut manquer Ă  certains. Il n’y a rien de honteux Ă  cela. Je le prĂ©cise car mes coachĂ©s sont toujours un peu gĂȘnĂ©s de l’avouer. C’est un Ă©lĂ©ment d’information comme un autre, qu’on va intĂ©grer Ă  la rĂ©flexion sur l’aprĂšs-carriĂšre.

Surmonter le sentiment de solitude

Que l’athlĂšte Ă©volue dans un sport individuel ou d’équipe, il y a toujours un collectif lorsqu’on est au meilleur niveau. Ce sont les partenaires d’entraĂźnement (qui peuvent devenir des adversaires en compĂ©tition). C’est le staff: les coachs, les mĂ©decins, les kinĂ©sithĂ©rapeutes, les prĂ©parateurs mentaux
etc. Des relations fortes se crĂ©ent avec ces personnes qui Ɠuvrent dans un objectif commun de victoire, car le sport est vecteur d’émotions intenses.

Or, fermer la porte du vestiaire du jour au lendemain constitue la perte de ses coĂ©quipiers. Eux continuent leur rythme comme si presque rien n’avait changĂ©. Et mĂȘme si l’athlĂšte retraitĂ© reste en contact, il ne fait plus partie du groupe. Il n’a pas vĂ©cu la derniĂšre victoire avec eux. Et il n’ose pas partager ses doutes et ses questionnements avec son ancienne Ă©quipe, car il ne veut pas les importuner, pensant qu’ils ne comprendraient pas
 

C’est difficile de faire preuve de vulnĂ©rabilitĂ© quand on a Ă©tĂ© habituĂ© Ă  repousser ses limites, Ă  ĂȘtre invaincu. Cette difficultĂ© peut aussi s’étendre avec l’entourage proche, lequel ne comprend pas toujours l’épreuve que traverse le sportif. Tout ce contexte peut laisser place Ă  un sentiment de solitude.

Comprendre et adapter son rythme

Quand l’athlĂšte arrĂȘte son sport qui lui prend parfois jusqu’à 35 heures par semaine, c’est autant de temps libre qu’il a devant lui. Souvent, il se rĂ©jouit de ce temps aux premiers abords.

Mais s’il ne sait pas comment, avec quoi et avec qui l’occuper, cette nouvelle libertĂ© peut dĂ©stabiliser. C’est le cas s’il n’a pas de projet professionnel ou d’objectif dĂ©fini. 

J’ai mentionnĂ© prĂ©cĂ©demment les sportifs ayant un double projet, qui travaillaient en parallĂšle de leur sport. Ils vont, eux aussi, devoir trouver un nouvel Ă©quilibre, dans le mĂȘme environnement professionnel ou dans un autre.

Accepter d’éventuels changements physiologiques

Enfin, l’arrĂȘt de l’activitĂ© physique Ă  une telle intensitĂ© et un tel volume horaire a des consĂ©quences sur le corps. Ce dernier s’était adaptĂ© au niveau biochimique pour supporter et performer dans le sport. Il va devoir s’adapter Ă  sa nouvelle vie aprĂšs le sport. 

Ces changements ne sont pas uniquement de l’ordre de l’apparence extĂ©rieure (gagner ou perdre du poids par exemple). Ils touchent aussi Ă  la nouvelle identitĂ© du sportif, et Ă  l’acceptation de qui il est. 

Les changements hormonaux vont Ă©galement impacter les humeurs, les Ă©motions. Ce n’est pas un hasard si prĂšs de la moitiĂ© des sportifs qui arrĂȘtent font face Ă  des troubles de santĂ© mentale (troubles du comportement alimentaire, anxiĂ©tĂ©, dĂ©pression, sensation de manque
). La rĂ©duction des taux de dopamine et autres hormones libĂ©rĂ©es lors de la pratique sportive est un facteur Ă  prendre en compte. 

A tous les sportifs qui pensent que “le problĂšme est dans leur tĂȘte”, j’espĂšre que ce point pourra vous donner d’autres pistes Ă  explorer pour expliquer votre mal-ĂȘtre.

À mon sens, il est important de ne pas rester seul(e) et de partager ce que l’on ressent. S’il est vraiment impossible de le faire avec vos proches, il ne faut surtout pas hĂ©siter Ă  se tourner vers le corps mĂ©dical et/ou paramĂ©dical (psychologue, thĂ©rapies douces
).

Les questions rĂ©currentes sur l’aprĂšs-carriĂšre des sportifs de haut niveau

Par dessus tous ces changements que le sportif doit gĂ©rer du mieux qu’il peut, viennent s’ajouter les questions, parfois les croyances, sur son avenir professionnel. Les plus courantes sont les suivantes: 

  • Ils ont le sentiment d’avoir vĂ©cu leurs plus belles annĂ©es dans le sport, et qu’ils ne trouveront jamais un mĂ©tier qui les anime autant,
  • Ils ont l’impression de ne pas avoir de compĂ©tences transfĂ©rables en entreprise,
  • Le sujet des Ă©tudes qu’ils ont Ă©ventuellement faites avant leur carriĂšre sportive ne leur correspond plus et ils ne se voient pas travailler dans ce domaine,
  • Ils croient que la seule option est de rester dans le milieu sportif (cette croyance n’est problĂ©matique que si cela ne les rĂ©jouit pas),
  • Pour les “anciens” athlĂštes dĂ©jĂ  en poste, ils ne se sentent pas (ou plus) Ă©panoui(e)s dans leur travail,
  • Ils veulent /doivent se reconvertir, mais pour faire quoi ? Ils n’ont aucune idĂ©e de ce qu’ils pourraient faire d’autre. Ou au contraire, ils ont trop d’idĂ©es mais n’arrivent pas Ă  choisir,
  • Ils ont peur de se tromper, de prendre la mauvaise dĂ©cision, de tout changer pour au final ĂȘtre déçu(e)s.

Bref, ils se posent mille questions, toutes lĂ©gitimes. Certains arrivent Ă  avancer grĂące Ă  leur entourage. D’autres pour lesquels il ne ressort rien de concret peuvent se sentir perdus professionnellement.

Les changements que l’athlùte traverse touchent tellement d’aspects de sa vie: environnementale, sociale, professionnelle, physique, hormonale
 C’est un tsunami, il ne faut pas le sous-estimer ou le minimiser.

Il s’agit dans un premier temps d’informer. Un athlĂšte conscient de ce qui l’attend est mieux armĂ© pour traverser cette pĂ©riode. C’est comme quand on Ă©tudie son adversaire en vue de la prochaine compĂ©tition: on maximise ses chances de gagner. Et d’ailleurs on gagne rarement seul. D’oĂč l’importance de s’appuyer sur son entourage et son rĂ©seau. Et si besoin sur un professionnel de la transition de carriĂšre des athlĂštes.

Comment rĂ©ussir une reconversion Ă©panouissante aprĂšs sa carriĂšre d’athlĂšte  ?

S’informer et comprendre pour mieux anticiper sa reconversion de sportif de haut niveau

Mon intention en rĂ©pertoriant l’ensemble des changements qui se jouent autour du point de bascule de la fin de carriĂšre n’est pas de faire peur aux athlĂštes, mais bien d’éveiller les consciences. C’est l’ignorance de tous ces paramĂštres qui fait que le sportif est heurtĂ© de plein fouet par ses Ă©motions lorsqu’il raccroche le maillot. Savoir ce qui l’attend, qu’il n’est pas seul Ă  Ă©prouver cela, est un premier Ă©lĂ©ment dans la gestion de sa transition. 

Ce sont aussi des indicateurs sur lesquels s’appuyer pour identifier les facteurs de risque d’une transition mal prĂ©parĂ©e et/ou vĂ©cue par certains athlĂštes. Et le cas Ă©chĂ©ant, leur proposer des mesures de prĂ©vention, ou encore une aide adaptĂ©e. 

Enfin, cette liste n’est ni systĂ©matique (tous les sportifs ne vivront pas tous ces Ă©vĂ©nements), ni limitative (un Ă©vĂ©nement isolĂ© ne prĂ©dit pas une transition mal vĂ©cue). C’est bien l’équilibre (ou le dĂ©sĂ©quilibre) des ressources et des obstacles dans le contexte de la fin de carriĂšre de chaque athlĂšte qu’il s’agira d’évaluer.

Anticiper pour s’épanouir Ă  toutes les Ă©tapes de sa vie

J’aimerais ajouter qu’il y a plusieurs maniĂšres et pas de meilleur moment pour prĂ©parer sa fin de carriĂšre. On revient sur le postulat qu’il y a autant de transitions que d’athlĂštes. Certains vont prĂ©fĂ©rer l’anticiper et prĂ©parer leur projet professionnel durant leur carriĂšre, afin de rebondir immĂ©diatement une fois le maillot raccrochĂ©. Par exemple en crĂ©ant leur site internet de sportif pour capitaliser sur leurs accomplissements au moment de la reconversion.

Je tiens Ă  prĂ©ciser ici que, contrairement aux idĂ©es reçues, des Ă©tudes ont dĂ©montrĂ© que prĂ©parer sa reconversion pendant la carriĂšre sportive augmente les performances athlĂ©tiques. D’autres athlĂštes vont se pencher sur la question de la reconversion juste au moment de leur arrĂȘt. Enfin, certains vont se lancer dans une voie professionnelle et dĂ©cider d’en changer bien des annĂ©es plus tard. 

Une fois que l’on sait tout cela, il y a des bonnes pratiques Ă  mettre en place durant sa carriĂšre pour prĂ©parer au mieux sa reconversion. L’objectif ultime sera de construire un projet de vie, professionnel comme personnel, qui fait du sens et qui enthousiasme l’athlĂšte. Et je partage quotidiennement des informations et astuces sur la reconversion des sportifs de haut niveau sur mon compte Instagram: @athletes.reconversion. N’hĂ©sitez pas Ă  vous abonner pour ne rien manquer. Ou encore Ă  me contacter pour de plus amples informations, je rĂ©pondrai Ă  vos questions avec plaisir.

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